La chvre de Monsieur Seguin.
Ah ! Gringoire, qu'elle tait jolie la petite chvre de M. Seguin ! Qu'elle tait jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zbres et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! C'tait presque aussi charmant que le cabri d' Esmralda, tu te rappelles, Gringoire? - Et puis, docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l'cuelle. Un amour de petite chvre... 
 - Ecoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne. 
- Ah ! mon Dieu ! ... Elle aussi ! , cria M. Seguin stupfait, et du coup il laissa tomber son cuelle ; puis, s'asseyant dans l'herbe  ct de sa chvre : 
 - Comment, Blanquette, tu veux me quitter ! 
Et Blanquette rpondit : 
 - Oui, monsieur Seguin. 
- Est-ce que l'herbe te manque ici ? 
- Oh ! Non ! monsieur Seguin. 
- Tu es peut-tre attache de trop court, veux-tu que j'allonge la corde ? 
- Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin. 
- Alors, qu'est-ce qu'il te faut ? Qu'est-ce que tu veux ? 
- Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin. 
- Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la montagne ... Que feras-tu quand il viendra ?... 
- Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin. 
- Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mang des biques autrement encornes que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui tait ici l'an dernier ? Une matresse chvre, forte et mchante comme un bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup l'a mange. 
- Pcare ! Pauvre Renaude !... a ne fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la montagne. 
- Bont divine !... dit M. Seguin ; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc  mes chvres ? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je te sauverai malgr toi, coquine ! Et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais t'enfermer dans l'table, et tu y resteras toujours. 
Alphonse Daudet.