Les pauvres gens.

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot, 
Il livre au hasard sombre une rude bataille. 
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille 
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir, 
Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir. 
Il gouverne  lui seul sa barque  quatre voiles. 

La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, 
Remaillant les filets, prparant l'hameon, 
Surveillant l'tre o bout la soupe de poisson 
Puis priant Dieu sitt que les cinq enfants dorment. 

Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment, 
Il s'en va dans l'abme, et s'en va dans la nuit. 
Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit. 
Dans les brisants, parmi les lames en dmence, 
L'endroit bon  la pche, et, sur la mer immense, 
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, 
O se plat le poisson aux nageoires d'argent, 
Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre. 
Or, la nuit, dans l'onde et la brume, en dcembre, 
Pour rencontrer ce point sur le dsert mouvant, 
Comme il faut calculer la mare et le vent ! 
Comme il faut combiner srement les manoeuvres ! 
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres, 
Le gouffre roule et tord ses plis dmesurs
Et fait rler d'horreur les agrs effars. 

Lui, songe  sa Jeannie, au sein des mers glaces, 
Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs penses 
Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur. 

Victor Hugo.