Francet Mama, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps faire la veille chez moi, en buvant du vin cuit, m'a racont l'autre soir un petit drame de village dont mon moulin a t tmoin il y a quelque vingt ans. Le rcit du bonhomme m'a touch, et je vais essayer de vous le redire tel que je l'ai entendu. 
Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous tes assis devant un pot de vin tout parfum, et que c'est un vieux joueur de fifre qui vous parle. 
Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours t un endroit mort et sans refrains comme il est aujourd'hui. Auparavant, il s'y faisait un grand commerce de meunerie, et, dix lieues  la ronde, les gens des mas nous apportaient leur bl  moudre... Tout autour du village, les collines taient couvertes de moulins  vent. De droite et de gauche on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des ribambelles de petits nes chargs de sacs, montant et dvalant le long des chemins; et toute la semaine c'tait plaisir d'entendre sur la hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le dia bue! des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. L-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunires taient belles comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. Moi, j'apportais mon fifre et, jusqu' la noire nuit, on dansait des farandoles. 
(Extrait de: Le secret de matre Cornille d'Alphonse Daudet)


