Matre Cornille tait un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans la farine et enrag pour son tat. L'installation des minoteries l'avait rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village, ameutant tout le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on voulait empoisonner la Provence avec la farine des 
minotiers. 
-N'allez pas l-bas, disait-il; ces brigands-l, pour faire le pain, se servent de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du Bon Dieu... Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles  la louange des moulins  vent, mais personne ne les coutait. 
Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vcut tout seul comme une bte farouche. Il ne voulut pas mme garder prs de lui sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de ses parents, n'avait plus que son grand au monde. La pauvre petite fut oblige de gagner sa vie et de se louer un peu partout 
dans les mas, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son grand-pre avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-l. Il lui arrivait souvent de faire ses quatre lieues  pied, par le grand soleil, pour aller la voir au mas o elle travaillait, et quand il tait prs d'elle, il passait des heures entires  la regarder en pleurant. 
(Extrait de: Le secret de matre Cornille d'Alphonse Daudet)

