Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette, avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa petite-fille ainsi traner d'une ferme  l'autre, expose aux brutalits des vales, et  toutes les misres des jeunesses en condition. On trouvait trs mal aussi qu'un homme du renom de matre Cornille, et qui, jusque-l, s'tait respect, s'en allt maintenant par les rues comme un vrai bohmien, pieds nus, le bonnet trou, la taillole en lambeaux... Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer  la messe, nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre. Toujours il restait au fond de l'glise, prs du bnitier, avec les pauvres. 
Dans la vie de matre Cornille il y avait quelque chose qui n'tait pas clair. Depuis longtemps, personne, au village, ne lui portait plus de bl, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux meunier poussant devant lui son ne charg de gros sacs de farine. 
-Bonnes vpres, matre Cornille! lui criaient les paysans; a va donc toujours, la meunerie? 
-Toujours, mes enfants, rpondait le vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque. 
(Extrait de: Le secret de matre Cornille d'Alphonse Daudet)

