" Ecoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne.
-Ah ! mon Dieu !... Elle aussi ! " cria M. Seguin stupfait, et du coup il laissa tomber son cuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe  ct de sa chvre:
-Comment, Blanquette, tu veux me quitter ! "
Et Blanquette rpondit:
-Oui, monsieur Seguin".
-Est-ce que l'herbe te manque ici ?
-Oh !non ! monsieur Seguin.
-Tu es peut-tre attache de trop court, veux-tu que j'allonge la corde ?
-Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.
-Alors, qu'est-ce qu'il te faut? qu'est-ce que tu veux?
-Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.
-Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la montagne... Que feras-tu quand il viendra ?...
-Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin.
-Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mang des biques autrement encornes que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui tait ici l'an dernier ? Une matresse chvre, forte et mchante comme un bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup l'a mange.
- Pcare ! Pauvre Renaude !... a ne fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la montagne.
-Bont divine !... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc  mes chvres ? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je te sauverai malgr toi, coquine ! et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais t'enfermer dans l'table, et tu y resteras toujours."


					Alphonse Daudet